Les BRICS vont définir de nouvelles règles mondiales
Le 18e Sommet à New Delhi mise sur la résolution des conflits par le dialogue et la mise en avant des intérêts communs
par Stephan Ossenkopp*
(25 septembre 2026) Lors du 18e Sommet des BRICS à New Delhi, le Premier ministre indien Narendra Modi a misé sur l’unité, le consensus et une vision tournée vers l’avenir. Il a ainsi défendu avec succès les principes fondamentaux de l’ordre mondial multipolaire émergent, à savoir la résolution des conflits par le dialogue et la mise en avant des intérêts communs.
(Photo zvg)
Les critiques virulentes des commentateurs occidentaux, selon lesquelles les pays des BRICS seraient trop divisés et auraient des intérêts incompatibles et contradictoires, se sont ainsi révélées pour l’essentiel sans fondement. La guerre déclenchée par les Etats-Unis et Israël contre l'Iran, membre des BRICS, provoquerait un scandale avec les Emirats arabes unis et l'Arabie saoudite, alliés des Etats-Unis, et rendrait tout accord impossible. Telle était la critique courante. Pourtant, les chefs d’Etat des trois pays ont participé à l’ensemble des forums sans – comme cela se fait souvent en Occident – quitter la salle ou se soustraire à la photo de famille.
Au final, toutes les parties prenantes ont signé la Déclaration de New Delhi. Cela ne signifie bien sûr pas que tout était rose ni que les divergences ont été ignorées. Les BRICS réaffirment toutefois clairement leur responsabilité historique en tant que plateforme d’intérêts communs – du commerce à la technologie – et ne veulent en aucun cas que leur modèle soit dénigré comme une réédition du modèle colonial occidental. L’intégration d’Etats souverains à des stades de développement différents sous l’égide d’un développement commun et réel et d’un progrès partagé est un processus en constante évolution. Un test de résistance important vient d'être réussi à New Delhi.
18e sommet des BRICS à New Delhi, le 12 septembre 2026. (Photo
Prime Minister’s Office/Wikipedia)
Un nouvel ordre pour la majorité mondiale
Après une première réception et de nombreuses rencontres bilatérales vendredi, le président Modi, hôte du sommet, a ouvert samedi le sommet des chefs d’Etat et de gouvernement par un discours qui a donné le cap. Il ne s’agit pas seulement de renforcer les BRICS, mais aussi de s’engager sur la voie d’une réforme de l’ordre mondial. La structure actuelle de la prise de décision mondiale s’apparente à une pyramide au sommet de laquelle se concentre le pouvoir décisionnel. De toute évidence, Modi visait ainsi les Etats-Unis et d’autres élites occidentales.
«Le Sud mondial est aujourd’hui en première ligne face aux crises, mais à l’arrière-plan lors des décisions», a-t-il déclaré, avant d’ajouter: «Nous devons transformer la pyramide des privilèges en une plateforme de partenariat où chaque pays a une voix, chaque membre détient sa part, et où le progrès de l’humanité est au cœur de chaque projet.»
Quiconque pensait jusqu’à présent que seuls les Etats des BRICS, à savoir la Chine et la Russie, souhaitaient remodeler l’ordre dominé par les Etats-Unis et d’autres élites occidentales, tandis que l’Inde se contenterait d’évoluer dans le cadre des paramètres existants, devrait revoir son opinion. Modi a ensuite présenté dix propositions visant à réformer la gouvernance mondiale, qui devraient être intégrées dans une feuille de route des BRICS en matière de réforme. L'Inde entend donc faire des pays du BRICS, à un rythme accéléré, les artisans d'un nouvel ordre international fondé sur l'égalité entre les pays partenaires.
C’est la majorité mondiale
Les onze Etats membres des BRICS représentent désormais près de 50% de la population mondiale et 40% du produit intérieur brut mondial.
Outre les membres à part entière que sont le Brésil, la Russie, l’Inde, l’Afrique du Sud et la Chine, ainsi que l’Iran, l’Egypte, l’Ethiopie, l’Indonésie, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, des représentants de haut niveau des pays partenaires, accompagnés pour certains de leurs chefs d’Etat, étaient également présents: la Malaisie, les Philippines, le Vietnam, le Nigeria, le Burundi, Cuba, l’Ouganda, l’Uruguay, Bahreïn et le Kazakhstan. Les présidents de l’ONU, de l’OMC, de l’OMS, de la Banque de développement des BRICS (NDB) et de l’Union africaine étaient également présents. Si l’on tient compte des nombreux pays du Sud qui n’étaient pas représentés mais qui ont manifesté leur intérêt pour une coopération plus étroite avec les BRICS, tout porte à croire qu’une majorité politique de l’humanité commence effectivement à se former ici.
Dans le cadre de cet événement, Modi a également eu l’occasion de mener au total 15 entretiens bilatéraux officiels avec des chefs d’Etat et de gouvernement, ainsi que de nombreux entretiens informels avec des personnalités politiques de premier plan et des dirigeants d’institutions internationales. La presse indienne a salué la capacité de Modi à réunir un tel nombre de personnalités politiques comme un triomphe diplomatique. Sur plusieurs chaînes de télévision, les commentateurs se sont empressés de souligner que l’Inde avait pris la tête de la défense des intérêts du Sud. Tout cela avait bien sûr été minutieusement préparé. Sous la présidence indienne des BRICS, plus de 350 conférences et réunions ont été organisés dans près de 30 villes indiennes – allant des congrès commerciaux aux groupes de travail financiers, en passant par des forums humanitaires et culturels.
Modi et le président chinois Xi Jinping lors du 18 e sommet des BRICS au
Bharat Mandapam, à New Delhi, le 12 septembre 2026. (Photo Prime
Minister’s Office/Wikipedia)
L’Inde et la Chine
Il va sans dire que certaines relations entre certains pays des BRICS revêtent une importance particulière, notamment celles entre les deux membres de loin les plus peuplés et les plus importants sur le plan économique, la Chine et l’Inde. C’est pourquoi les regards des participants au sommet se sont tournés vers la rencontre spécialement organisée entre le Premier ministre indien Modi et le président chinois Xi Jinping. Tous deux s’étaient récemment rencontrés lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai à Bichkek, au Kirghizistan.
Cependant, le président chinois n’avait plus mis les pieds sur le sol indien depuis 2019, quelques mois avant qu’un conflit frontalier sanglant n’éclate entre les deux pays, ce qui a considérablement pesé sur les relations entre New Delhi et Pékin. Ce n’est qu’à l’occasion du sommet des BRICS de 2024, à Kazan, en Russie, que l’Inde et la Chine ont pu faire les premiers pas vers une normalisation de leurs relations. Aujourd’hui, les deux parties ont réuni autour d’une table de négociation des délégations importantes, comprenant notamment des responsables de la politique étrangère et de sécurité.
Xi a déclaré à Modi que la Chine et l’Inde, en tant que représentants importants du Sud global, portaient une responsabilité particulière. Même si elles avaient des sensibilités nationales différentes, a ajouté Xi, «il existe néanmoins une marge énorme pour que nous apprenions des atouts de l’autre, que nous nous apportions un soutien mutuel, que nous réussissions ensemble et que nous aspirions au développement».
Cela a donné un ton résolument positif aux discussions. M. Modi a souligné que la paix et la tranquillité dans la région frontalière constituaient l’un des fondements du développement futur des relations bilatérales. Les deux parties ont ainsi mis l’accent sur le terme «partenaire» plutôt que sur celui de «rival». M. Modi a déclaré que l’Inde souhaitait œuvrer avec la Chine en faveur d’un monde multipolaire, de la stabilité et du progrès malgré les turbulences. Leur rencontre lors du sommet actuel des BRICS laisse au moins espérer que l'on pourra garder la tête froide face à ces questions en impasse et que la coopération sera renforcée.
L'Occident est détrôné
Dans son discours principal, le président chinois Xi a déclaré que les BRICS constituaient «la plateforme de coopération la plus influente pour les pays émergents et en développement».
Cela se traduit d’une part par une interdépendance toujours plus forte dans les domaines du commerce, des investissements et des finances. C’est notamment dans le domaine des technologies de pointe, telles que l’intelligence artificielle, que les BRICS doivent désormais prendre résolument l’initiative. A cette fin, la Chine vient tout juste de fonder la World AI Cooperation Organization (WAICO) et d’établir des centres de coopération dans de nombreux pays des BRICS. La Chine entend ainsi clairement faire des BRICS une plateforme mondiale de référence pour la recherche et le développement dans le domaine des applications d’IA open source.
La Russie souhaite également mettre à disposition des infrastructures innovantes. Lors de la première journée de la conférence, le président Vladimir Poutine avait déclaré, lors du Business Forum des BRICS, que son pays avait procédé, au cours des quatre dernières années, à une réorientation radicale de ses relations commerciales extérieures. En effet, à l’échelle mondiale, les pays qui étaient encore leaders dans la seconde moitié du XXe siècle seraient remplacés par de nouveaux moteurs de croissance.
Il n’a cité aucun nom, mais on peut deviner à qui il fait allusion lorsqu’il explique que les principales économies européennes perdraient leur substance industrielle. Grâce au corridor de transport Nord-Sud et au développement de la route commerciale arctique, la Russie est aujourd’hui en mesure d’offrir aux pays des BRICS de nouvelles voies d’approvisionnement sûres pour garantir la sécurité énergétique et alimentaire. Même si cela semble encore relever de la science-fiction, des orientations d’importance mondiale sont prises dans ce domaine également.
L’un des bilans possibles du 18e Sommet des BRICS est donc le suivant: l’Inde a fait preuve d’un leadership solide, a comblé les fossés, réuni les parties en conflit autour d’une même table et adopté une déclaration finale exhaustive.
L’Inde passe désormais le relais à la Chine, qui accueillera le Sommet des BRICS en 2027. L’Occident est en proie à un déclin économique dont il est lui-même responsable, sans montrer de volonté manifeste de changer de cap. C’est pourquoi les orientations ont été renforcées afin que la majorité mondiale puisse participer de plus en plus activement à l’élaboration d’un ordre équitable et multipolaire d’Etats souverains égaux en droits, et ne soit plus soumise aux règles du plus fort.
C’est sur cela que repose l’espoir de la majorité de l’humanité. La mesure dans laquelle l’élite occidentale soutiendra ou s’opposera à cette évolution déterminera de manière décisive l’avenir immédiat.
| * Stephan Ossenkopp (né en 1969) est un journaliste indépendant, blogueur et commentateur politique allemand spécialisé dans la Chine («Nouvelle Route de la Soie») et la géopolitique internationale. Il travaille en tant qu’auteur et analyste sur les questions relatives au rééquilibrage du pouvoir mondial, en particulier sur le rôle des pays des BRICS et sur le développement d’un ordre mondial multipolaire. Il publie régulièrement des articles sur ses propres plateformes ainsi que dans divers médias et intervient en tant qu’invité et commentateur sur des thèmes géopolitiques. Outre son activité de journaliste, Ossenkopp a également été actif sur le plan politique et s’est présenté comme candidat pour le Mouvement pour les droits civiques «Solidarité» (BüSo) lors de différentes élections en Allemagne. Voir aussi: https://substack.com/@skossenkopp |
Source: https://apolut.net/brics-die-neue-weltordnung-von-stephan-ossenkopp/, 14 septembre 2026
(Traduction «Point de vue Suisse»)