Plongés délibérément dans la misère
Suite aux guerres, une pénurie croissante de céréales et d’engrais pousse les populations à la famine
par German Foreign Policy*
(2 octobre 2026) L’agression persistante des Etats-Unis envers l’Iran et le fait que l’Allemagne continue d’attiser la guerre en Ukraine menacent de plonger des dizaines de millions de personnes dans la famine en raison de l’absence de livraisons alimentaires.
innocentes sont réduites à la famine à cause des guerres.
(Photo https://agro-baltic.de)
L’agression persistante des Etats-Unis contre l’Iran, l’attisement de la guerre en Ukraine par l’Allemagne et l’UE, ainsi que les blocus commerciaux qui en résultent, plongent de plus en plus le les pays du Sud dans une crise alimentaire. Dès le mois de mars, le Programme alimentaire mondial des Nations Unies avait averti que la guerre contre l’Iran à elle seule pourrait plonger environ 45 millions de personnes dans la famine à l’échelle mondiale – s’ajoutant aux 318 millions qui souffrent déjà de la faim.
Si le blocage du détroit d’Ormuz a déjà des conséquences graves, s’ajoute désormais le fait que les céréales ukrainiennes et russes ne peuvent pratiquement plus être exportées via la mer Noire; cela représente environ un quart des exportations mondiales de céréales. Pour les pays du Sud, le fait que le système commercial mondial inégalitaire les ait rendus dépendants des engrais et des denrées alimentaires de base provenant des pays du Nord a des conséquences désastreuses.
Parallèlement, tant aux Etats-Unis qu’en Allemagne et dans l’Union européenne, c’est l’intérêt manifeste d’imposer leur propre domination au Proche et au Moyen-Orient (guerre contre l’Iran) et en Europe de l’Est (guerre en Ukraine) qui prévaut. Washington et Berlin acceptent ainsi que la faim s’aggrave dans les pays du Sud.
De nouveaux records de famine
Quelques semaines seulement après le début de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, le Programme alimentaire mondial des Nations Unies (PAM) avait averti que la guerre et les pertes commerciales qui en résulteraient pourraient plonger près de 45 millions de personnes dans une crise alimentaire aiguë.1 Ces personnes viendraient s’ajouter au chiffre effrayant d’environ 318 millions de personnes qui souffrent déjà de famine aiguë. Le nombre total dépasserait ainsi le record négatif enregistré peu après le début de la guerre en Ukraine, lorsque 349 millions de personnes dans le monde étaient touchées par la famine aiguë. Les prévisions du PAM reposaient sur l’hypothèse que la guerre ne prendrait pas fin d’ici le milieu de l’année et que les prix du pétrole resteraient durablement supérieurs à 100 dollars américains le baril. Ces deux scénarios se sont désormais concrétisés; le prix du pétrole brut de type Brent s’établissait hier, mardi [22 septembre], à environ 101 dollars le baril. Parallèlement, le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz reste fortement restreint.
Selon des sources bien informées, seuls trois navires de fret auraient franchi le détroit mercredi dernier2 – un chiffre nettement inférieur à la moyenne actuelle sur dix jours, qui est d’environ 17 navires, voire à la moyenne d’avant-guerre, estimée à plus de 100 navires par jour.3
Actuellement, un blocage partiel du détroit de Bab al-Mandab, qui relie la mer Rouge à l’océan Indien près de Djibouti et peut ponctuellement servir d’itinéraire alternatif pour les exportations, notamment en provenance d’Arabie saoudite, menace également.
Dépendance des combustibles
La crise alimentaire est en grande partie imputable à la dépendance de la production alimentaire mondiale envers l’industrie des combustibles fossiles. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un changement s’est opéré à l’échelle mondiale: les engrais organiques tels que le fumier et le compost ont été progressivement remplacés par des engrais à base de combustibles fossiles, comme l’ammoniac et le soufre, afin de préserver les nutriments du sol et d’accroître la productivité agricole.
Aujourd’hui, environ 30% de l’ammoniac utilisé dans le monde provient des régions du Moyen-Orient riches en pétrole et en gaz naturel; l’Arabie saoudite est même le deuxième exportateur mondial d’ammoniac.4 De même, environ la moitié du soufre transporté par voie maritime dans le monde, qui sert de base aux engrais phosphatés, transite par le détroit d’Ormuz. Il en va de même pour environ 18% du phosphate monoammonique (MAP) et du phosphate diammonique (DAP) – deux autres engrais importants utilisés pour apporter du phosphore aux cultures.
Les données de la Banque mondiale montrent un lien entre la hausse des prix des carburants et celle des prix des engrais et des denrées alimentaires. Dès le mois de mars de cette année, l’indice des prix de l’énergie de la Banque mondiale a progressé de 41%, sous l’effet d’une hausse de 45,8% du prix du pétrole brut. Le même mois, les prix des engrais ont augmenté de 26,2%; les prix des denrées alimentaires, sur lesquels les prix des engrais n’ont généralement qu’un impact différé, avaient déjà progressé de 2,7%.
Des chances gâchées
Les chances de mettre fin au blocus du détroit d’Ormuz et de rétablir ainsi l’approvisionnement mondial non seulement en carburants, mais aussi en engrais, ont été délibérément réduites à néant par les Etats-Unis, qui restent le principal allié non européen de la République fédérale d’Allemagne.
De telles opportunités étaient offertes par le cessez-le-feu du 7 avril, qui s’accompagnait du lancement de négociations sur un plan en 10 points visant à mettre fin à la guerre, ainsi que par un protocole d’accord (Memorandum of Understanding, MoU) du 17 juin, qui prolongeait le cessez-le-feu de 60 jours et précisait davantage les dispositions du plan en 10 points.
Le plan en 10 points prévoyait dans un premier temps surtout la fin des hostilités de la part des Etats-Unis et d’Israël sur tous les fronts, ainsi que la reconnaissance du contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz.5 Le MoU stipulait désormais, en 14 points, entre autres, la levée du blocus maritime américain sur les ports et les navires iraniens et, en contrepartie, l’ouverture du détroit d’Ormuz par l’Iran à tous les autres navires.
En effet, le trafic maritime a commencé à se redresser, jusqu’à ce que les Etats-Unis relancent les hostilités le 6 juillet, à la suite de quoi l’Iran a annoncé, le 18 juillet, qu’il ne respecterait désormais plus, de son côté, ses engagements découlant du protocole d’accord.6 Les Etats-Unis maintiennent à ce jour le blocus de la navigation iranienne; l’Iran riposte en bloquant le détroit d’Ormuz aux autres navires.
Super El Niño
Outre la fermeture du détroit d’Ormuz et, en partie, du détroit de Bab al-Mandab due à la guerre, El Niño menace désormais de plonger 50 millions de personnes supplémentaires dans le monde dans une famine aiguë.7 El Niño est un phénomène météorologique qui se produit tous les deux ou trois ans dans le Pacifique et entraîne des modifications des régimes pluviométriques à l’échelle mondiale.
Le phénomène El Niño qui se profile actuellement s’annonce comme le plus intense depuis au moins 70 ans; certains le qualifient déjà de «super El Niño». Selon le PAM, même si El Niño s’avère moins intense que prévu par les scientifiques, environ 45 millions de personnes risqueraient tout de même de se retrouver en situation d’insécurité alimentaire.
Parmi les régions les plus touchées figurent l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, les Caraïbes ainsi que l’Afrique australe. Par ailleurs, l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est devraient enregistrer des précipitations inférieures à la normale. Les conséquences les plus graves devraient se faire sentir fin 2027; d’ici là, les réserves alimentaires actuellement disponibles seront épuisées, mais n’auront pas encore été suffisamment renouvelées, car El Niño va gravement endommager la récolte de cette année.
«Les répercussions les plus importantes sur la sécurité alimentaire», par exemple «en Afrique australe, se feront sentir pendant la période de famine de 2027 à 2028», prévoit Richard Choularton, responsable du service Climat et résilience au PAM.
Inégalités commerciales
Le blocage du détroit d’Ormuz, dû à la guerre, a des conséquences si désastreuses sur l’approvisionnement alimentaire dans les pays du Sud – comme l’avait déjà souligné il y a plusieurs années Vikas Rawal, professeur à la prestigieuse Université Jawaharlal Nehru de New Delhi – parce que le système commercial mondial a rendu des milliards de personnes à travers le monde vulnérables aux perturbations et aux fluctuations à court terme de la chaîne d’approvisionnement alimentaire internationale. Selon Rawal, la mondialisation, qui s'est étendue sur plusieurs décennies, a conduit à ce que «le Sud soit devenu une source de matières premières alimentaires qui ne peuvent être produites dans les pays industrialisés».8
D'autre part, les pays du Sud sont devenus dépendants de l'agriculture des pays industrialisés du Nord pour leurs denrées alimentaires de base. En Inde, par exemple, écrit Rawal, en raison de la libéralisation du commerce et du manque de soutien de l’Etat, les agriculteurs se sont tournés vers des cultures qui atteignent des prix plus élevés sur les marchés internationaux, au lieu de cultiver des plantes garantissant la sécurité alimentaire dans leur propre pays.
Cela a notamment conduit, entre 2017 et 2019, à ce que 68% de l’huile alimentaire consommée en Inde et 17% des légumineuses aient dû être importés. Il en va de même pour les engrais: en 2020, 30% des besoins indiens en urée (engrais à base d’ammoniac) et 60% des besoins en phosphate diammonique ont ainsi été couverts par les importations. Parallèlement, en 2020, 62 millions de personnes vivaient en situation d’insécurité alimentaire grave rien qu’en Inde – le chiffre le plus élevé pour un seul pays.
Les intérêts de l’Occident
Aux causes structurelles (le système commercial mondial) et aux problèmes d’origine climatique, aggravés par le changement climatique (El Niño), s’ajoute désormais, outre les guerres au Proche et au Moyen-Orient, la guerre en Ukraine. La vague d’attaques ukrainiennes contre des centres commerciaux et des raffineries russes – applaudie avec une grande schadenfreude même au sein de l’establishment allemand – a conduit la Russie, en représailles, à prendre à nouveau pour cible le commerce maritime ukrainien et à attaquer les ports et les navires ukrainiens. Les exportations de céréales ukrainiennes, qui transitent en grande partie par la mer Noire, en pâtissent.
L’Ukraine attaquant de plus en plus souvent les navires russes à l’aide de drones maritimes, les exportations de céréales russes sont elles aussi affectées. Les deux pays auraient récemment représenté un quart des exportations mondiales de céréales, selon certaines informations; les pays importateurs du Sud seraient désormais menacés par une pénurie dramatique.9
Si les causes structurelles et climatiques de la famine croissante ne peuvent être combattues qu’à long terme, les pertes liées à la guerre peuvent en principe être comblées immédiatement – à condition d’en avoir la volonté. Mais cette volonté fait défaut: en Occident, c’est la volonté d’imposer sa propre domination au Moyen-Orient (guerre contre l’Iran) ainsi qu’en Europe de l’Est (guerre en Ukraine) qui prédomine. La lutte contre la faim n’intéresse ni Washington ni Berlin.
| * Le documents d’information du site «german-foreign-policy.com» (Informations sur la politique étrangère allemande) proviennent de sources accessibles au public, de rapports de correspondants ainsi que d’expertises de scientifiques associés qui étudient le continuum de la politique étrangère allemande sous des aspects particuliers. Courriel: info@german-foreign-policy.com |
Source: https://www.german-foreign-policy.com/news/detail/10550, 23 septembre 2026
(Traduction «Point de vue Suisse»)
1 World Food Programme: WFP projects food insecurity could reach record levels as a result of Middle East escalation. wfp.org 17.03.2026
2 Mohi Narayan: Number of ships transiting Strait of Hormuz falls to three on Wednesday, data shows. reuters.com 17.09.2026.
3 Stephen Quillen: How much oil is going through Hormuz? Why data doesn’t match US claims. aljazeera.com 03.09.2026.
4 Adam Hanieh: The coming global food crisis. ft.com 18.04.2026
5 Xinhua: What's in Iran's 10-point proposal in negotiations with US? globaltimes.cn 08.04.2026.
6 Middle East Eye Staff: Iran declares Islamabad agreement suspended, blames US violations. middleeasteye.net 18.07.2026.
7 Fiona Harvey: El Niño could push 50m people into acute hunger before end of next year. theguardian.com 05.08.2026.
8 Vikas Rawal: Causes of Global Food Crisis and Lessons to Learn. peoplesdemocracy.in 12.06.2022.
9 Schwarzes Meer als «anderes Hormuz». orf.at 21.09.2026